Impact des carences en Oligo-éléments en élevage bovin

Publié le mercredi 04 avril 2012 à 18h20

Par Hugues Guyot (DVM, PhD, Dipl ECBHM) Université de Liège, Département Clinique des Animaux de Production, Clinique Ambulatoire

La production de lait et de viande par les bovins a considérablement augmenté au cours des cinquante dernières années en même temps que le nombre d'exploitations agricoles diminuait fortement, avec en parallèle une augmentation substantielle de leur taille. La sélection génétique d'animaux performants a permis cette productivité accrue mais a aussi nécessité une série d'adaptations indispensables. Parmi ces adaptations, on cite l'alimentation des bovins qui a été particulièrement revue et corrigée.

Dans la nutrition de bovins hautement performants, les oligo-éléments (OE) jouent un rôle essentiel. En effet, la production de lait ou de viande ainsi que les conditions d'élevage sont capables de générer des stress oxydants et des troubles de la santé. Il se fait que les OE jouent un rôle important, à côté de certaines vitamines, dans le capital anti-oxydant de l'organisme. Ces OE, présents en petites quantités dans les aliments et l'organisme sont une catégorie de minéraux. Les plus importants chez le bovin sont le sélénium (Se), le cuivre (Cu), le zinc (Zn), l'iode (I), le cobalt (Co), le molybdène (Mo), le manganèse (Mn) et le fer (Fe). Ces deux derniers étant souvent présents en excès dans l'alimentation.

Un écart grandissant est apparu progressivement entre d'une part les besoins en OE, dictés par la productivité (litres de lait, gain de poids) et les conditions d'élevage (confort, stress dû à un nombre plus élevé d'animaux, pression d'infection), et d'autre part les apports en OE par la ration. Les pratiques agriculturales modernes en ont de fait progressivement appauvri les sols et, à partir de là, les végétaux que consomment les ruminants. Une étude en Wallonie a récemment montré l'impact important des carences en Se, I, Zn et Cu sur la santé des bovins. Cette étude a entre autre montré que la grosse majorité des fermes avec des problèmes de santé présentaient également des carences (multiples) en oligo-éléments, contrairement à des exploitations où les troubles de la santé étaient maîtrisés.

Les signes cliniques associés aux carences en OE sont nombreux bien que peu spécifiques. Ils touchent à la fois la santé, les productions (lait, viande) et la reproduction. Il est important à ce niveau de préciser qu'un animal carencé générera également des produits (lait, viande) carencés avec des impacts non négligeables sur les veaux mais également sur l'être humain consommant ces produits d'origine animale. Le tableau 1 ci-dessous résume les principaux signes cliniques associés aux carences en OE chez les bovins. Ceci constitue un signe d'appel pour un diagnostic précis, au cas par cas.

Tableau 1 : Principaux signes associés à une carence en oligo-éléments chez les ruminants

CUIVRE

Immunosuppression, métabolisme des tissus conjonctifs perturbé (anomalies des vaisseaux, formation osseuse anormale entraînant des fractures spontanées, achromotrichie et "lunettes"), retard de croissance, ataxie enzootique chez les petits ruminants, anémie, infertilité, diarrhée chez le nouveau-né et l’adulte.

ZINC

Crevasses dans la peau et fissures qui saignent (tête, encolure, pis et mamelles, pied, boulet, base de la queue), problèmes cutanés (gales, teignes, verrues, papillomatose), avortements, momifications, vêlages prolongés / inertie utérine, métabolisme de la vitamine A perturbé, immunosuppression, hypoplasie ou atrophie du thymus, diminution marquée de la production laitière et du gain de poids, retard de croissance, réduction des taux circulant de l'insuline et de l'hormone de croissance.

SELENIUM

Dégénérescence de la musculature squelettique et cardiaque (myopathie), immunosuppression, rétention placentaire, fécondité diminuée, avortements, veaux morts nés ou faibles, difficultés pour téter, diarrhée, efficience alimentaire et gain de poids réduits, conversion de T4 en T3 réduite, SDRA chez le veau nouveau-né, oedèmes du pis, mammites cliniques et subcliniques.

COBALT

Inappétence, perte de poids, lipidose hépatique, écoulements oculaires, photosensibilisation, immunosuppression, acétonémies résistantes aux traitements, diarrhée.

IODE

Hypothyroïdie, goitre, retard de croissance et arrêt de la croissance, alopécies, avortements, mortalité embryonnaire, cycle oestral perturbé, faiblesse, morbidité et mortalité augmentées au sein du troupeau, SDRA chez le veau nouveau-né.

MANGANESE

Faible poids des veaux à la naissance, déformations des membres et de la colonne vertébrale chez les nouveaux-nés, incoordination et / ou paralysie chez les veaux, fécondité diminuée, avortements, cycle oestral perturbé, dégénérescence des tubes séminifères.

MOLYBDENE

La supplémentation a augmenté l'activité cellulolytique et a réduit le taux de nitrites dans le rumen (diminution de la nitrate réductase microbienne), mais plus souvent, des taux élevés en molybdène sont associés à une carence en cuivre secondaire.

FER

Anémie microcytaire hypochrome, tachycardie, intolérance à l'effort, acidose suite à un stress physique.

Etant donné que ces signes cliniques sont souvent très vagues et généraux, il est fortement conseillé de recourir aux examens de laboratoire pour d'une part établir un diagnostic précis des carences, et d'autre part, apporter une correction adaptée au problème de carence, en évitant ainsi les intoxications ou les interactions néfastes entre ces différents éléments. Concernant le diagnostic, le mieux est de partir de l'animal. Des prises de sang (attention à l'hémolyse !) peuvent être effectuées par « pool » sur un groupe homogène d'animaux en bonne santé (par exemple, vaches gestantes, car le statut du futur veau dépend du statut de sa mère). Une fois le diagnostic posé, il convient de corriger, de manière adaptée à l'exploitation, la carence en OE. Le but est d'arriver à un optimum et non pas juste d'éviter les signes cliniques majeurs. La figure 1 ci-dessous précise très justement l'évolution de la correction d'une carence en OE.

Figure 1 : Seuils de carence, sub-optimum, optimum et d'excès lors de détermination du statut en oligo-éléments, minéraux et vitamines.

Seuil de carence

En ordonnée : réponse animale en terme de productivité ou de santé selon le statut nutritionnel de l'animal (par exemple : croissance, efficience alimentaire, performances de reproduction, production laitière, bien-être, santé, immunité)

En abscisse : concentration de l'analyte mesurée sur l'animal ou le groupe d'animaux

1 : Carence : niveau de carence absolu, déterminé par la présence de signes cliniques. A cette valeur correspondent des apports alimentaires insuffisants.

2 : Sub-optimum : cette plage de concentration indique que les besoins alimentaires l'animal sont juste couverts. Il y a prévention de l'apparition de signes cliniques si l'animal se trouve dans de bonnes conditions mais une carence subclinique peut survenir dans des conditions de stress ou de maladie. Ce statut est inadéquat pour une santé et une productivité optimales. Dès lors, cette concentration pourrait tout aussi bien être considérée comme également carencée ou « marginale ».

3 : Optimum : cette plage de concentration tient compte de tout facteur négatif pouvant influencer la santé et les performances. Ce statut permet à l'animal d'exprimer pleinement son potentiel de santé et de productivité prévu par sa capacité génétique.

4 : Excès : Bien qu'il n'y ait aucune répercussion néfaste sur la santé ou la productivité de l'animal, l'atteinte d'un tel niveau est néanmoins un non-sens économique. En effet, le dépassement du stade « Optimum » n'entraînera aucune amélioration de la santé ou de la productivité. Au-dessus de ce seuil d'excès existe le seuil de toxicité qui lui entraîne des répercussions néfastes sur la santé et la productivité.

La correction des carences en OE peut revêtir plusieurs formes. La plus rapide est la supplémentation orale, quotidienne. Les apports recommandés quotidiennement dans la ration des bovins (laitiers) sont résumés dans le tableau 2. Parmi les complexes minéraux-vitaminés (CMV), il en existe de très nombreuses variétés dans le commerce. Ceux-ci seront choisis en fonction de leurs teneurs respectives dans ces différents OE (suite à un diagnostic). Différentes formes du même OE existent également. Des études ont montré une supériorité (en terme de rendement et d'absorption) des formes organiques par rapport aux formes inorganiques. Cependant, leur coût est supérieur. D'autre part, une certaine quantité de formes inorganiques reste nécessaire au bon fonctionnement de la flore du rumen. Enfin, il convient de se rappeler qu'en cas de carence, deux à trois mois de supplémentation continue sont nécessaires pour récupérer une carence. Il faut dont en tenir compte si on espère avoir des veaux en bonne santé (rappel : le statut en OE du veau dépend de celui de sa mère) et ne pas délaisser la période de gestation concernant la nutrition, surtout dans les 2-3 derniers mois avant le vêlage.

Tableau 2 : Concentrations recommandée, maximale tolérable et toxique (ppm) des principaux OE dans la ration des vaches laitières.

Oligo-élément

Concentration recommandée

Concentration maximale

tolérable

Concentration toxique

Cu

9-18

40

> 40

Zn

43-73

300 (1.000 si ZnO)

> 500 (700 : veau)

Mn

25-40

1.000

> 1.000

Fe

12-22

1.000 (500 = mieux)

> 1.000

Co

0,11-0,35

10

30

I

0,34-0,88

2

5

Se

0,3

1

10 mg/kg de PV (aigu)

5-40 ppm (chronique)

En conclusion, les carences en OE chez le bovin sont fréquentes en Wallonie (et en Europe) et ont des conséquences importantes sur la santé, la reproduction et les productions animales. La plupart du temps, des carences multiples sont observées. Un diagnostic précis doit être posé pour adapter au mieux la correction de(s) la carence(s). Des solutions existent, dont le rapport coût-bénéfice est avantageux, mais cela demande une rigueur quotidienne. La meilleure solution est une supplémentation orale, quotidienne, contenant une partie des OE sous forme organique. N'hésitez pas à réaliser un bilan sanguin diagnostique préventif dans vos exploitations avant que la situation ne se détériore de trop.

Pour en savoir plus...

GRAHAM T.W. Trace elements deficiencies in cattle. Vet. Clin. North Am. Food Anim. Pract., 1991, 7, 153-215.
GUYOT H., SPRING P., ANDRIEU S., ROLLIN F. Comparative responses to sodium selenite and organic selenium supplements in Belgian Blue cows and calves. Livest. Sci., 2007, 111, 259-263.
GUYOT H., ROLLIN F. Le diagnostic des carences en Iode et Sélénium chez les bovins. Ann. Méd. Vét., 2007, 151, 166-191.
GUYOT H., SAEGERMAN C., LEBRETON P., SANDERSEN C., ROLLIN F. Epidemiology of trace elements deficiencies in Belgian beef and dairy cattle herds. J. Tr. El. Med. Biol., 2009, 23, 116-123.
GUYOT H., ALVES DE OLIVEIRA L., RAMERY E., BECKERS J-F., ROLLIN F. Effect of a combined iodine and selenium supplementation on I and Se status of cows and their calves. J. Tr. El. Med. Biol., 2011, 25, 118-124.
NATIONAL RESEARCH COUNCIL (NRC). Nutrient requirements of beef cattle. National Academy Press (7th revised edition): Washington DC, 2000, 248 p.
NATIONAL RESEARCH COUNCIL (NRC). Nutrient requirements of dairy cattle. National Academy Press (7th revised edition): Washington DC, 2001, 408 p.

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